27/04/2011

Vitesse et rapidité, Paris-Kaboul (#8)

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Quelques jeunes oies en goguette forcent le passage. Ils nous reste plus qu'à foncer sur l'autoput jusqu'à Belgrade où se situe le premier contrôle de passage.
autoput bratstva i jedinstva, l'autoroute "de la camaraderie et de l'unité" du maréchal Tito n'a que deux voies, souvent en mauvais état. Certains tronçons sont littéralement jalonnés de voitures renversées dans le fossé. De vieilles Mercedes aux plaques allemandes. Le problème ce n'est pas la route, mais les conducteurs. Travailleurs immigrés rentrant en Turquie, immédiatement après le travail, ils s'endorment tous au même endroit. Un pompiste de Jugopetrol raconte que certains conducteurs sont tellement fatigués qu'ils s'endorment immédiatement après avoir arrêté le moteur et qu'il est obligé de pousser leur voiture pour continuer son travail.
Surchargées, ces bagnoles sont dans un état mécanique très douteux. La police autichienne aurait intercepté un véhicule ayant déjà fait 30 kilomètres en marche arrière; il lui restait encore 300 km pour atteindre un pays où les réparations seraient plus avantageuses pour son propriétaire...
Avec ses tôles froissées et ses bains de sang (une dizaine de morts par jour répertorié dans la presse), l'itinéraire acquiert vite une réputation sulfureuse de route de la mort.
Nous doublons des colonnes de camions roulant à 60 km/h. Cinq heures plus tard, arrêt pour préparer du thé. L'eau à peine bouillante, ces trains routiers obstinés nous dépassent. Toute la différence entre vitesse et rapidité!
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post-scriptum:
Je dois à François Nourissier, grand amateur de voitures, cette distinction entre vitesse et rapidité. Dans Un petit Bourgeois, il évoque un parcours dans une Austin Healey à 200 km entre le virage de la Karma de Clarens sur la rectiligne conduisant à la Tour de Peilz. Réminiscence vivace d'une époque à jamais révolue pour l'avoir accomplie avec des conducteurs moins lettrés. Autre Histoire française, celle de notre ami Nanard, qui pour fêter son permis de conduire obtenu le jour même à Annemasse, fera un tête-à queue dans ce virage de la Karma avec une modeste Dauphine...
Bref, dans un ouvrage plus tardif, Nourissier s'explique longuement comment son goût de la vitesse a cédé à celui de la rapidité. L'expérience aidant, on apprend à anticiper et à avancer avec une régularité procurant le même plaisir que la griserie de la vitesse (certes il n'y a pas que l'âge et l'expérience, compte tenu de l'accroissement du trafic et du durcissement du code de la route advenus depuis lors). 
C'était une autre époque,  ou vitesse, notoriété et destin s'associaient peut-être trop facilement. Spyder de James Dean, Jaguar de Françoise Sagan... Dans le domaine des Lettres, il y a encore Roger Nimier, dont le goût pour l'automobile sera longuement évoqué dans un roman de Chessex. Le Journal du Dimanche du 30 septembre 1962  relatait la disparition du Hussard bleu:

Roger Nimier perd le contrôle de son Aston Martin DB4

L’écrivain Roger Nimier s’est tué vendredi soir en voiture, à l’âge de 36 ans, sur l’autoroute de l’ouest. Dans son Aston Martin qui s’est écrasée à très grande vitesse sur le parapet du pont qui enjambe le carrefour des RN 307 et 311, à la Celle Saint Cloud, avait pris place la jeune romancière Sunsiaré de Larcône, 27 ans, qui est morte elle aussi.
La voiture, qui roulait à plus de 150 à l’heure en direction de la province, se trouvait sur la gauche de la chaussée, lorsqu’elle vira brusquement à droite en amorçant un « freinage à mort ». Elle faucha sept énormes bornes de béton avant d’aller s’écraser contre le parapet du pont... Nimier avait eu déjà une Jaguar et une Delahaye. Ses voitures étaient ses jouets préférés. Il en parlait longuement. Il écrivait à leur propos.

Pour revenir à l'autoroute de la mort,  nous parcourrons une seconde fois l'autoput dans les deux sens en 1972, elle était moins dangereuse que sa réputation. Avec une trentaine de chevaux aussi, il convient de trouver la rapidité qui permet une attention et une concentration maximales. 

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