23/01/2011

Un garage français

Une photographie. Un garage appartenant à La FRANCE DE DEPARDON. Une image commentée par François Bon.

Il ignorait que l'image s'intégrait à un projet monumental lors de la rédaction de son article (que vous lirez plus fidèlement et commodément en le prenant sur son site grâce au lien en bas de page). Et si vous flashez sur les bons vieux garages, allez aussi sur le lien que l'écrivain nous a ouvert: mon père. C'est pour tout ceux qui sont entrés dans l'ère mécanique, comme on entre en religion...

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François Bon | Too pneus (sur une image de Raymond Depardon)

pré-version du texte paru dans le Télérama spécial Depardon


Une photo maladroite ? Je n’aime pas les couleurs. Dans le fond sombre où on ne voit qu’à peine, un mélange incongru de rouge, jaune et vert. Devant, l’homme en bleu cambouis : la couleur de la poubelle à gauche s’y apparente. Et le monde autour : le bitume, le parking, le mur de la maison, ce n’est pas de la couleur cela. Il n’y a pas de ciel sur la photo, Depardon ici ne prend pas le risque du ciel. Seulement voilà : c’est notre monde, c’était déjà le monde de notre enfance, et c’est ce qui nous saute à la figure quand on traverse en voiture tel coin de province ou tel arrière-rue de Bezon. On n’est pas ici à l’étranger : on est dans la trouée d’un temps, le présent d’un coup nous renvoie à là d’où on vient. Depardon vient d’une ferme, moi je viens d’un garage – il nous en réapprend la fierté.

Depardon me gêne, me gêne depuis longtemps. Il s’intercale entre le monde et ce que je regarde. Il est l’ennemi de Doisneau ou de Cartier-Bresson qui nous le chantaient. J’ai souvenir de tout un livre (Le Crime de Buzon, 1986, ça remonte), j’habitais à Damvix, Vendée, où il y a au moins un garage noir avec homme en bleu sale et pneus devant sous façade sans couleur. Sur le petit bureau de bois du premier étage, chaque matin j’ouvrais devant ma machine à écrire San Clemente. J’avais attribué à chaque personnage un des portraits du livre. C’étaient des monologues : j’ouvrais le livre à la page du personnage en gros plan et j’écrivais. Il ne l’a jamais su (comment l’aurait-il) et les personnages de mon livre n’ont rien à voir avec ceux de l’asile vénitien – quand j’ai vu la vidéo plus tard j’ai retrouvé ces personnages marchant (celui qui promène sans cesse sa radio) et je suis même une fois en ferry passé devant le lieu réel, je ne voyais jamais, dans le monde réel, que les photos de Depardon mises en mouvement.

La photographie, quoi qu’en disent les modernes, nous heurte parce qu’elle convoque notre relation au réel bien au-delà du visible. Les deux chariots à roulettes sous les deux piles de pneus je les touche : je sais les formes du bois et l’usure du fer, je sais la façon de la roulette tordue d’aller un peu en crabe si on ne corrige pas, et je sais le poids et le contact du pneu dans mes mains. J’en ai démonté, j’en ai porté, je connais leur odeur de neuf et leur poids mort d’objet vieux. Le crépi sans couleur des murs, tenez, pensez au dos de votre main, et que vous l’appliquez là contre : il râpe.

On dirait que Depardon nous provoque. Ça pourrait être une photo d’amateur. Tenez, là sur mon ordinateur, avec mon Photoshop, j’enlève si je veux le petit bout de voiture sur le parking à droite : c’est maladroit, ça vous brise la géométrie, la presque symétrie, la ligne jaune sur la maison et la ligne blanche au sol. Mais voilà : c’est la même voiture devant maison qui a chaussé les pneus du bricolo en bleu, ou bien pire, qui est allé samedi dernier à Norauto ou à Leclerc sur la rocade de la grande ville pour quatre pneus neufs sans marque à prix de gros – ici, lui, l’homme en bleu, il vous aurait peut-être fait le même prix service en plus ou vous aurait trouvé des rechapés qui auraient bien fait même usage. Ainsi, notre vieux monde, dans sa dissymétrie des hommes, et le sol usé des trottoirs et parkings : vous croyez que le type en bleu se pencherai pour arracher les trois ronces et herbes dans les fissures ? Et si c’était ça, invisiblement, qui avait décidé Depardon à le choisir ?

Il y a le carton d’accessoires, livré par le Renault d’à côté, et les deux poubelles, la bleue pour les sacs, la verte pour les recycler. Depardon aurait pu demander au type, gentiment : « Tu me les tires de deux mètres, qu’on ne les voie pas ? » Il n’aurait même pas dit : « Tu me tires ces trucs-là hors-champ ? » En tout cas les poubelles et le carton sont là. On n’aurait pas ce genre de choses-là chez Avedon. Prenons Depardon avec ce qu’il nous donne : les poubelles aussi, on connaît ça, on a les nôtres, on les porte au camion, au coin de la rue du lotissement, le lundi soir.

Alors on voit quoi ? Le rideau de la cuisine, au premier étage, mais sur une seule vitre, et le store de la vitre à côté qui prouve que ce n’est plus habité. Notre pays est fait de grands villes grises où on s’entasse et de provinces remplies de cases mitées et vides. On attend que ces types-là aient fini pour reprendre le terrain, passer les bulldozers et construire une maison de retraite, notre meilleure industrie des cantons – le monde de province un San Clemente généralisé et c’est ce qui nous effraie, à tant de distance même, dans ce bloc froid qu’est San Clemente, où les silhouettes (quel étrange rapport encore trop peu exploré entre les photographies et le film) sont devenues comme nos proches. Ou bien on voit la plaque d’égout au premier plan devant, qu’elle s’ouvre et c’est l’homme en bleu qui tout droit y tombe. Ou bien on voit le tuyau de gouttière, la porte du voisin, la borne à incendie rouillée ou bien que la rue s’appelle Rue du Faubourg Marcel. Une recherche sur Internet tendant à alors à nous indiquer que la ville serait Saint-Claude (Jura) et continuez page suivante on trouvera que la rue accueille au 8 un dispensaire, au 25 Chrono Pizza, et au 45 ce Too Pneus, trop pneus, et que l’homme en bleu c’est Nezvat Cengiz, né à Nevsehir en Turquie en 1971, mais cela justement la photographie ne l’indique pas, la photographie ignore Chrono Pizza et le dispensaire de l’autre côté du parking, elle nous dit seulement ce rideau de cuisine, le store abîmé et la plaque d’égout, et même probablement, pour retrouver cette proximité avec l’homme en bleu, la fermeture éclair, les mains dans les poches, et ce logographe avec deux pneus dans le mot anglais tOO pneus on referme la page Internet : le photographe avait mission de documenter le réel, ce gigantesque inconnu dès que séparé de l’emprise de nos sens, San Clemente ou les voyageurs d’Afrique sur tant de voyages de Depardon resteront anonymes, mais lorsqu’il s’agit de notre propre réalité et notre propre pays ce n’est plus guère possible.

Et parce qu’avec Internet on rejoint de chez soi le présent, de la rue, du garage (à l’autre bout de la rue, au coin de la rue du Plan-du-Moulin, et voilà que j’accède au site d’une photographe qui vit elle-même dans cette rue, et l’entrée dans le portail noir de Too Pneus est passer la frontière d’un monde. Et puis on revient à Depardon, on découvre un nouveau détail, peut-être justement parce que l’oeil a quitté l’image, est allé en voir d’autres avant de revenir à celle-ci : la petite corde nylon verte qui sert à tirer le chariot de vieux pneus à droite.

À quoi il pense, l’homme en bleu qui reste mains dans les poches ? Et pourquoi les mains dans les poches, même si ça ne concerne pas le photographe : montrer que ça n’est pas du travail, ça, le temps perdu parce qu’on accepte d’être photographié, ou bien parce que les mains d’un type habitué au démonte-pneu et au cambouis, malgré la pâte Arma du midi pour les reblanchir, si on accepte de montrer son visage on préfère ne pas montrer ses mains ?

Ces dernières années, un grand projet avait été initié, une poignée de photographes, dont Raymond Depardon, avaient choisi sur 440 points de territoire (par exemple, pour Depardon, il me semble parmi d’autres me souvenir d’un virage entre peupliers sur une nationale du sud-est), ensuite la même photo était refaite chaque trois mois dans les exactes conditions techniques – fonction que va probablement intégrer désormais Google Earth. Est-ce que la force d’une photographie, ce n’est pas d’anticiper toutes ces récurrences possibles, et la mémoire qui en amont l’accompagne, dans le seul mystère de ce qui devant nous surgit ? Alors le flou même de l’intérieur noir devient signifiant, et les appareils, et les mots sur la plaque de bois vissée au fronton, où les lettres ont été tracées à la main : montage, équilibrage. Et si elles n’avaient pas été peintes à la main, il aurait photographié, Depardon ? Ce qu’en disait Rimbaud, qui n’était pas si loin à pied : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires... »

Moi, à l’intérieur, j’y rentre. C’est une autre photographie. Elle date de 1964, mon père l’a faite avec un Retinette Kodak. Cette année-là, il quitte le garage fondé en 1925 par mon grand-père, et Citroën lui confie une « concession » dans une vraie ville. Mon grand-père arrive à 65 ans, il met le petit garage en vente. Au fond, il y avait le tour, et Raoul, les capots levés, les véhicules accidentés. Là, à l’avant, le pont-élévateur et le coin pneu : là, son coin, à mon grand-père. Les ombres en rouge et jaune sur fond noir de Too Pneus, toutes récentes, je les retrouve à l’identique 40 ans plus tôt. Il y a ce bassin de zinc arrondi dans lequel on trempait les chambres à air pour vérifier les fuites. Il y a le trépied bas sur lequel on posait les jantes pour attaquer la roue au démonte-pneu, il y a le vieux compresseur à mono-cylindre Bolinder pour le gonflage, et différentes notices accrochées, à la gloire de Michelin mais pas seulement. Par exemple, je me souviens très bien (et je la retrouve sur la photo) de la pancarte Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place, qui le définissait très bien, mon grand-père. Et il y a cette silhouette en rouge sur fond blanc, levant un doigt au-dessus de sa tête et y faisant tourner une roue sous le mot si prestigieux : équilibrage.

 

Je me souviens du bruit de roulement à bille et de l’aiguille, et de la sensibilité de ce plateau tournant qu’on utilisait pour placer les petites masses dans les jantes, grâces auxquelles l’usure des pneus serait symétrique, et meilleure la tenue de route : l’équilibreuse Facom. L’escalier sur la gauche descendait dans une cave étroite, où les pneus, bien au frais, gardaient longtemps leur odeur de neuf. C’est tout cela que j’aperçois dans le fond noir de la rue du Faubourg-Marcel, avec cet appareil pneumatique que je n’ai vu surgir que plus tard, le démonte-pneu lui-même pneumatique (à pédale) pour les pneus de camion.

À ceci j’en voulais venir : le livre fascinant de Raymond Depardon sur la ferme des Garets, récit et photographie, fait partie (tiens, comme Espèces d’espaces de Georges Perec) de nos classiques parce qu’il nous enseigne une permanence essentielle dans ce qui change. Depardon quitte la ferme et devient photographe, mais la photographie l’y ramène, et la première découverte du mystère de la photographie c’est là qu’il l’y avait trouvé. Pour ceux de ma génération, qui ont découvert Depardon cinéaste, ou Depardon boxeur (j’entends : comme boxent en nous ses images), la ferme des Garets a surgi comme une origine infiniment personnelle – ce saut qu’il nous a fallu faire pour la ville. Lisons Proust, qui parle sans cesse de la photographie : la culture, peinture, architecture, littérature était constituante de son enfance. Nous, on devait partir sans savoir. Ce qu’on avait à apprendre, on le découvrait seulement une fois parti.

Je n’appartiens pas au monde rural. Mais, dans notre village de Vendée, la porte de la cuisine donnait sur le trou noir qu’on voit ici. Je sais par coeur la fermeture éclair des bleus qu’on remonte sur la sueur, et les mains noires qu’on blanchit à la pâte Arma. La ferme des Garets me donnait une clé intérieure, via un univers qui m’était étranger. Aujourd’hui, par cette photo de la rue du Faubourg-Marcel à Saint-Claude, et l’arbitraire et l’énigme qui ont décidé Depardon à demander au patron de sortir, accepter un instant de poser, la même porte s’ouvre qui me ramène de sa ferme à ma propre enfance.

Et que cela nous dit la ville d’aujourd’hui, et notre fragilité, comme cela nous dit le péril : et qu’ici s’arrête le discours – enseignement majeur, aussi, de Raymond Depardon et notre dette.

source:  http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2287

19/01/2011

ASSIETTE TROP VERTE

Ainsi donc le Grand Conseil a délibéré pendant une bonne heure sur un postulat suggérant au Conseil d'Etat d'instaurer "une journée sans viande ni poisson". La recette du Vert Yves Ferrari n'a cependant pas été au goût du jour. Les cantines scolaires ne sont pas près d'être obligées de servir un repas végétarien par semaine. Toutefois, les élections approchant, notre député n'en démord pas et retourne sa veste en  proposant, pour tenir compte de l'avis des agriculteurs, une nouvelle mouture avec un menu sans produits importés!

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C'est locavore, d'accord. Mais interdire la feuille de laurier dans le pot-au-feu, ce serait trop de gloire!
Trop de cuisine politicienne. Il serait bon de rappeler au député éponyme de bolides rouges que le canton de Vaud dispose déjà d'une initiative et d'un programme intitulés
ça marche! (bouger plus, manger mieux).
Il est des domaines où il  vaut mieux ne pas trop légiférer. La Fourchette verte existe depuis une quinzaine d'années. Aux dernières nouvelles, 992  restaurants et cantines de Suisse romande répondent à ses critères, offrant un total de plus de 91 000 places assises. 

11/01/2011

Voir: Porsche contre Volkswagen

ferdi.jpgLe duel fraticide qui devrait s'achever en 2011 par une fusion. Mais aussi une page essentielle de l'histoire de l'automobile. A voir sur ARTE TV, mercredi 12 janvier, 20:40. (*)

Un duel qui pourrait bien être arbitré par le Quatar (cf. l'article sur Wikipedia). Un texte de la chaîne Arte:

Depuis plus de trois ans, les rebondissements de la saga Porsche-Volkswagen tiennent en haleine les milieux économiques et l'opinion publique. Entamée avec l'annonce tonitruante de la prise de contrôle de Volkswagen par Porsche, cette histoire houleuse se déroule aussi sur fond de querelle familiale. Car Wolfgang Porsche, président du conseil de surveillance de Porsche, et Ferdinand Piëch, son homologue chez Volkswagen, sont cousins germains. Ferry Porsche, le père du premier, et Louise Piëch, la mère du second, étaient les deux enfants de Ferdinand Porsche, inventeur de la "Coccinelle" et fondateur de l'entreprise Volkswagen en 1936. Après la mort du patriarche, dans les années 1960, le fils de Louise, Ferdinand, entre chez Porsche. Jeune ingénieur plein d'ambition, il développe des voitures de sport ultrarapides mais coûteuses, et inquiète son oncle Ferry. Contraint de quitter l'entreprise, il entre quelques années plus tard chez Audi, filiale du groupe Volkswagen. Les tensions sont au plus haut lorsque Porsche, en 2007, lance une OPA sur Volkswagen, dont il devient propriétaire début 2009. L'été 2009 amènera pourtant un retournement spectaculaire, avec la réconciliation des clans et un projet de fusion. Le groupe Volkswagen reprendra-t-il définitivement la main en 2011 ?

(*)rediffudision15.01, 16:50

      
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1969, quelque part sur une route d'Alsace. Nikon F

05/01/2011

LA FRANCE DE DEPARDON

Sans commune mesure, La France de Depardon.  Après avoir quadrillé l'Hexagone pendant près de six ans, Raymond Depardon présente la synthèse de son "errance" dans un livre splendide. Parti seul sur la route dans son camion, le photographe a choisi la chambre grand format et la couleur, comme pour se mettre dans la peau d'un apprenti, toutefois riche d'un parcours de près de cinquante ans d'images. Sujet le plus long qu'il ait jamais réalisé, cette France des sous-préfectures est tout sauf passéiste!

Cette courte vidéo du maître réalisée (pour l'exposition à la BNF qui se termine le 9 janvier) nous donne un avant-goût de l'oeuvre. Enfin, grâce à Mediapart, Raymond Depardon se livre... Quant au livre avec ses 350 planches, paru au Seuil, c'est le must !
La France de Raymond Depardon
envoyé par BNF. -


Raymond Depardon chambre l'identité nationale 1 (Mediapart)
envoyé par Mediapart. - L'info video en direct.

02/01/2011

INVENTAIRE

(seulement dans les grandes lignes) Et ce n'est même pas inventé

Images d'une triste banalité. Contrairement à la fiction, le réel a l'avantage d'être unique...

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Avenches, qui n'est plus un district. Le district Broye-Vully ne finit pas de s'étirer. Au centre du bourg, sous un parking un vieux puit a été découvert puis recouvert de verre.
Installation d'une patinoire éphémère dans les arênes. Visible grâce à une vidéocam. Il n'y a rien de plus stupide qu'une vidéocaméra.
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Difficile de s'abstraire de la nature, des indications et autres traces de l'homme. Quelqu'un a écrit "C'est pas mal cool".
DSC_0044.jpg Trop grande la grue pour être démontée, devant un court de tennis
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Entre les champs de betteraves de Broye-Vully...
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Et tout ce qui passe, nous dépasse.

01:48 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : photographie, broye, vaud | |  Facebook |