28/01/2009

Le film du crime de Payerne

chessexcov.jpgA l'heure où le dernier livre de Chessex caracole en tête des meilleures ventes, il convient de le remettre en perspective. Mettant en lumière le ridicule des assassins, de véritables Pieds nickelés, Thierry Sabatier du Monde achève ainsi sa critique: 

"Ce livre, dans sa beauté glaçante, résonne comme un avertissement. Car, au-delà de sa personne, Arthur Bloch est un symbole, celui de la femme africaine violée et mutilée, de l’enfant palestinien abattu, de l’Irakien chrétien persécuté, de tous ceux qui, en raison de leur seule appartenance à une ethnie ou une communauté, se voient dénier toute humanité."

 Le Monde a également dépêché une envoyée spéciale à Payerne pour en tâter le pouls. L'article de Christine Rousseau est plutôt bien vu. Quant à l'hebdomadaire La Broye, il s'arrange comme il peut avec ses lecteurs:

"... Pour faire bonne mesure, l'unique Prix Goncourt suisse demande à la ville de faire acte de mémoire en rebaptisant la place où se tenait la foire aux bestiaux du nom de la victime de ce crime horrible perpétré par un groupe de fanatiques(...)"

Danielle Pittet, rédactrice en chef de l'hebomadaire, essaie de replacer l'affaire dans un cadre moins local en redonnant la parole au syndic de Payerne, Michel Roulin, en quelque sorte pris en otage par les médias, télévision en particulier.

Petite parenthèse sur la place où se tenait la foire. Selon une source fiable, que vous pourez visualiser ci-après, il ne s'agit pas de la Place de la Concorde, ni de la Place du Marché mais de la Place... Général Guisan!  C'est dire que la proposition de Chessex, prise à la lettre, n'a guère de chance d'aboutir. Par souci de compromis, tout aussi utopique, autant vouloir baptiser ce lieu Place Stalingrad! Du nom de la bataille décisive se situant entre le crime et le procès des auteurs du crime (il semble que certains défenseurs aient été payés par l'Allemagne, ce qui ne figure pas dans le bouquin de Chessex).

Dans le même numéro, "un billet d'humeur" donne franchement la nausée dès les premières lignes. Attaques personnelles:

... petit Payernois qu'il était, Chessex n'a sans doute pas bénéficié de la thérapie appropriée après un tel drame.

Sachez encore que Chessex va mal.Très mal. Le reste est à l'avenant. Romancier s'attaquant à l'emblème du bourg. Citations tronquées auxquelles on peut rétorquer en ajoutant une phrase tirée du roman (page84):

"Il n'est pas jusqu'à la Loi juive, à l'interdit absolu de la viande de porc, qui ne se rappelle en creux, et dans une cruelle symétrie des contraires, chaque fois qu'est évoquée la sauvagerie du martyre d'Arthur Bloch."  

On souhaiterait en savoir plus sur la thérapie appropriée. Chessex nous livre une piste, tout comme Jean-Patrice Cornaz, pasteur (sans paroisse!) et pilote de ligne. Dont je me souviens avoir entendu dire, alors qu'il était encore étudiant, que l'hypocrisie c'était se tromper sur soi-même.

Mais là n'est pas l'essentiel. Jacques Pilet a déjà commis un livre sur cette histoire. Et le film qu'il réalisa avec Yvan Dalain (1927-2007) devient à lui seul un témoignage et une leçon d'histoire pour les jeunes générations. Natif d'Avenches, parmi les marchands de bétail, il a réalisé un chef d'oeuvre tout en nuances.

C'est ici que l'on le télécharge: 

 

http://mediaplayer.archives.tsr.ch/crime-payerne1942/4.flv

 

22:04 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (12) | |  Facebook |

Commentaires

Ma mémoire fait défaut: je ne me souviens pas avoir dit ce que vous dites ! Cela ne signifie pas pour autant que je ne l'ai pas dit, puisque vous en étiez témoin.
Si votre mémoire est plus fiable que la mienne, seriez-vous bien aise de me faire ressouvenir à quelle occasion j'ai commis ces propos ?

Écrit par : Jean-Patrice Cornaz | 11/03/2009

Je peux me tromper de personne. Ce devait être lors d'un culte peu fréquenté un dimanche soir au début des années 80 en la Cathédrale de Lausanne. Il y était question des hypocrites et des païens, ceux qui se trompent de dieux. Deux travers allant de pair et toujours d'actualité.
Quant à votre billet dans la Broye, il est venu à point nommé: on ne peut pas simplement faire fi du passé au nom de l'espérance. Suivez mon regard du côté de Ressudens...

Écrit par : René Fivaz | 13/03/2009

D'accord. Ce ne devait pas être moi, je n'ai commencé à prêcher qu'en 1989/90, et jamais "en la Cathédrale".
Cela dit, il est bien possible que l'hypocrisie ait à voir avec l'ignorance sur soi-même. Mais la connaissance parfaite de soi-même, comme en transparence, me semble être une illusion. Il y a donc toujours un fonds d'ignorance de soi. Pour autant, tous ne sont pas hypocrites. Il faudrait donc affiner les choses.

Pour revenir à l'affaire de Payerne, le livre de "notre" Grand Jacques pose les bonnes questions,c'est sûr. Si son questionnement ne passe pas à Payerne, c'est à mon avis parce qu'il a une façon de parler des gens d'ici assez provocante. Ils ont vu d'abord les qualificatifs peu élogieux à leur endroit.

Mais il y a une autre raison, peut-être ? Qui serait liée à l'image que la Suisse s'est faite d'elle-même au cours des années qui ont suivi. En bref, c'est l'image d'une pureté jamais complice du nazisme. Or, l'affaire en question montre bien qu'il y avait tout plein de gens prêts à accueillir les nazis les bras ouverts, et même plus. Je ne connais pas bien le dossier, mais j'ai rarement entendu des "officiels" présenter un tableau nuancé de notre attitude face au nazisme. Les français reconnaissent bien qu'ils avaient des miliciens et des pétainistes (et je leur accorde que le fait est plus difficile à cacher pour eux que pour les Suisses !) sans pour autant qu'il fassent un lien avec l'image de la France.

Or, en Suisse, il me semble (mais je peux me tromper) que toute critique de cette période, tout essai de brosser un tableau nuancé se heurte à un mur. "Nous étions tous vertueux !" semble être une injonction profondément enracinée dans notre chair.
Alors, nous hésitons entre tout ou rien. Pas étonnant que Chessex, pour renverser la vapeur, fasse de toute la population payernoise "engoncée dans le saindoux" des quasi-complices du crime de M. Bloch. Pas étonnant non plus que pas mal d'intellectuels suisses passent leur temps à détailler les affres de notre mauvaise conscience, partagés entre critique acerbe et attachement détesté à leur identité.

Il faut voir le passé en face: nous n'étions pas tous des opposants aux nazisme, nous n'étions pas tous prêts à mourir aux frontières. Certains auraient bien donné les clefs de la maison à Hitler. Heureusement que ça ne s'est pas passé ainsi. Il se peut que notre destin n'ait pas dépendu de nos actions. C'est peut-être cela le plus difficile à admettre.

Qu'en pensez-vous ?

Écrit par : jean-patrice cornaz | 06/05/2009

Vous avez parfaitement raison. L'image que la Suisse s'est faite d'elle-même est des plus floues. Voir la réception faite aux travaux de la Commission Bergier.Nous continuons à en payer le prix. Mon expérience personnelle me montre que notre pays accorde peu de crédit à l'histoire quantitative. Les intellectuels seraient plus critiques: affaire de sources et de méthode.
Et si nous ne parvenons pas à un tableau nuancé, je pense que votre conclusion nous ouvre une piste "Il se peut que notre destin n'ait pas dépendu de nos actions. C'est peut-être cela le plus difficile à admettre."
Nous avons été épargnés - défense militaire, neutralité, économie...- peut importe. C'est très difficile à admettre! On a vite construit un mythe qui peut être interprété comme une chimère (Cyrulnik, Portrait d'un épouvantail).
Si vous voulez, l'histoire de quelqu'un ayant perdu accidentellement un frère et qui se dit pourquoi lui? pourquoi pas moi?
A l'échelle d'une nation, c'est encore plus complexe...

Écrit par : "blagueur" | 18/05/2009

"Si vous voulez, l'histoire de quelqu'un ayant perdu accidentellement un frère et qui se dit pourquoi lui? pourquoi pas moi?
A l'échelle d'une nation, c'est encore plus complexe..."
C'est ça. Psychologisons et délirons tous en choeur puisque c'est la seule chose qu'on sait faire en ce pays aujourd'hui. Nos pères n'ont pas passé 3 ans de mob- Hitler n'a jamais prévu d'envahir la Suisse qui de toute façon était entourée de gens sympathiques qui ne lui voulaient que du bien.
Continue de fumer la moquette et de psychologiser bon marché Blagueur.

Écrit par : Géo | 18/05/2009

Je ne sais pas tout. D'un point de vue historique, pour quelle raison Hitler n'a-t-il pas envahi la Suisse ?
A cause de la valeur de nos soldats aux frontières et de la pugnacité de notre armée ?
A cause de la difficulté géographique (réduit national) ?
A cause des banques et des liens d'affaires entre le pays et l'Allemagne ?
A cause d'autres options stratégiques allemandes(on nous gardait pour la fin peut-être, qui heureusement pour nous n'est pas venue comme Hitler l'avait espéré) ?
A cause d'une certaine insignifiance stratégique de notre pays ?
Toutes ces causes à la fois, en pondérant certaines plus que d'autres, mais selon quels critères, quelles sources ?
D'autres causes que, dans mon ignorance, je ne sais pas ?
C'est dommage: si je veux le savoir, il faut que je cherche moi-même, car à l'école ou dans les médias, on ne me le dit pas. On me chante de belles chansons héroïques (à droite en général) ou on me raconte de sombres histoires de complicités financiaro-idéologiques (à gauche en général). Mais personne ne sait me répondre. Dommage. On tourne alors en rond dans le dénigrement des uns et des autres.

Écrit par : jean-patrice cornaz | 17/06/2009

Tiens, un point de vue intelligent.

Écrit par : Géo | 17/06/2009

D'accord avec Géo. Vrai qu'il faut chercher soi-même et que cela peut devenir une démarche héroïque, dans tous les sens du terme. Je viens de terminer les 550 pages des mémoires de Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie.
Ce qu'il raconte au sujet de son film Shoha et de sa réception est proprement hallucinant. Et à la fin, que sait on? "Personne n'a été à Auschwitz." Trop bref résumé, mais personne n'en est revenu...

Écrit par : blagueur1562 | 17/06/2009

"D'un point de vue historique, pour quelle raison Hitler n'a-t-il pas envahi la Suisse ?"

J'ai, pour ma part, toujours pensé que la présence d'un pays "non hostile" épargné par le conflit au milieu de nations en guerre devait présenter un certain nombre d'avantages dans une quantité de domaines (relations internationales informelles, espionnage, etc.).

Écrit par : Scipion | 17/06/2009

"Nos pères n'ont pas passé 3 ans de mob- Hitler n'a jamais prévu d'envahir la Suisse qui de toute façon était entourée de gens sympathiques qui ne lui voulaient que du bien."

Le forces allemandes qui devaient attaquer la Suisse selon le plan de 1940 du capitaine Von Menges,étaient celles du groupe d'armée C,sous le commandement du général Wilhelm Ritter von Leeb.Voir l'ouvrage de Stephen P.Halbrook" la Suisse encerclée" edition Slatkine.

Pour réponde à m.Cornaz,

Si la Suisse fut épargnée,il est possible que l'on le doit à Mussolini.Ce dernier fit tellement de conneries en subissant revers sur revers tant en Somalie,qu'en Grèce et en France,que Hitler du venir lui prêter main fotre.En tout cas pour la Grèce.Et que la Suisse fut remis à plus tard.

D.J

Écrit par : D.J | 17/06/2009

Merci D.J. pour le doigt pointé sur le livre de Halbrook. Faudra que je pense à le lire. Et à l'acheter d'abord...

Et si ce que vous dites est vrai au sujet de Mussolini, cela revient à dire que le fait que la Suisse ait été épargnée ne tient ni à l'héroïsme ni à la lâcheté des suisses.

Au fond, des circonstances extérieures à nous-mêmes auraient fait que les Allemands ont ajourné leur plan, et que d'autres circonstances encore auraient rendu ce plan impossible à réaliser plus le temps avançait.

Si c'est vrai, alors il y a de quoi rendre mécontents tant les tenants de l'héroïsme que les critiques de l'attitude "ambiguë" de nos aïeux. En effet, les uns et les autres sont d'accord sur le même point: c'est grâce à nous que l'histoire a pris le cours connu. Pour les uns c'est notre détermination aurait fait réfléchir les forces de l'Axe, pour les autres c'est notre collaboration économique sur fond de sympathie idéologique alléguée ou réelle qui aurait rendu des services aux nazis, nous évitant ainsi l'attaque allemande", c'est la même chose en fin de compte: notre sort n'a dépendu que de nous. (D'un point de vue psy, ça c'est une ruse du narcissisme: se croire seul auteur et cause de notre destin).

C'est heureusement plus compliqué: nous ne sommes obligés ni de nous donner les traits des héros, ni de nous torturer dans la mauvaise conscience. Les deux attitudes ayant en commun de maquiller les événements pour mieux entretenir une image idéale de soi. C'est donc du narcissisme (ce qui n'est ni anormal ni maladif) qui ne veut pas voir qu'il y a autre chose que soi (c'est plus grave).

Pour revenir à notre thème du début, une plaque devrait être posée à Payerne à la mémoire de M. Bloch. Mais elle ne sera pas posée tant que nous ne serons pas sortis du dilemne. Les "héros" comprendraient cela comme une tache sur le blason, et les "lucides" comme une revanche.

En plus de ce dilemne lié à notre mémoire et notre identité, il faut remarquer que cela s'articule autour de la question juive: l'homme assassiné à Payerne le fut en raison de sa judéïté. Il semble qu'elle pose plus de problèmes à ceux qui ne le sont pas qu'aux juifs eux-mêmes, puisque même quand ils sont bien intégrés comme M. Bloch, certains se raccrochent à cela pour soulager leur rancoeur et leur haine.

Ce n'est donc pas demain qu'on verra une rue Bloch à Payerne, mais ça viendra quand nous serons apaisés dans notre mémoire et que notre narcissisme se sera ouvert un peu.

Bon, j'arrête, je sens que je commence à prêcher...

Écrit par : jean-patrice cornaz | 21/06/2009

@ M. Cornaz,

l'explication de mussolini,est une hypothèse de ma part rien de plus.

Quand à notre collaboration économique qui nous auraient sauvé de l'invasion allemande,ce n'est qu'une hypothèse égalemment qui est impossible de vérifier.

Le pacte de non agression entre Staline et Hitler,n'a pas empêcher ce dernier d'envahir l'Union Soviétique.

D.J

Écrit par : D.J | 23/06/2009

Les commentaires sont fermés.